Cartier et l’Inde
Aux sources d'une joaillerie entre mythes et légendes

Couverture du catalogue de l'exposition Cartier, tenue à New York en 1913
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| Le Maharajah d’Indore, Yashwant Rao Holkar et trois de ses fils |
Il y a là des jades moghols, des boules en rubis, des émeraudes gravées… des pierres indiennes qui portent en elles l’histoire des civilisations, depuis leur découverte en Colombie par les Espagnols au XVIe siècle, revendues par les Portugais en Inde avant qu’elles n’atteignent à nouveau l’Europe. Un voyage culturel et gemmologique dont Cartier est l’un des plus importants passeurs de son temps.
Cartier, passeur du rêve indien
Au confluent des religions et des civilisations, l’Inde des mythes et des symboles offre à Cartier l’opportunité de ses signes, de sa culture joaillière, de ses mystères. Continent de liberté créative et œcuménique où le joaillier croise un jour une émeraude gravée des versets du Coran qu’il monte pour l’Aga Khan en 1930, un autre, une émeraude gravée des divinités hindoues Shiva et Parvati installées sur peau de tigre, le siège des ascétiques,ornement central d’un collier réalisé dans les ateliers de New York en 1925.

Daisy Fellowes porte le collier Tutti Frutti
Joaillière, l’Inde cultive depuis toujours sa propre approche de la taille des pierres, côtelées ou gravées pour les rubis et les émeraudes, briolettes ou taille rose pour les diamants. Un art de toujours comme ces petites plaquettes émaillées de Jaipur avec leur décor d’oiseaux et de branches en fleurs dans des tons de rouge, de vert et de blanc que Cartier fait entrer dans le cadre rigoureux et graphique de vanity-cases, ou de porte-cigarette. Un métissage d’Orient et d’Occident, alliance neuve et audacieuse d’influences stylistiques dont, contrairement aux préjugés, les motifs floraux ou figuratifs ne contredisent pas les partis pris géométriques de Cartier, mais les nourrissent. Ces motifs, fleurs de lotus et palme ou boteh en forme de cône à la pointe inclinée, ceux des châles du Cachemire se révèlent, tous porteurs d’une légèreté doublée d’une réelle force symbolique dont Cartier saura traduire la modernité.

Le collier Tutti Frutti
Cartier offre aux antiquités indiennes le secret de la jeunesse éternelle
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| Pendule colonne à gravité Cartier Paris,1927 * |
Transformés, mais jamais dénaturés, ces personnages enturbannés du XVIIe siècle interviennent comme une ponctuation mystérieuse sur le front dépouillé, presque minimal d’un étui à cigarettes en néphrite. Illustration probable d’un conte indien, le sujet est anecdotique, l’objet utile, la forme pure, géométrique et précieuse. La création est là, et les femmes ne s’y trompent pas qui plébiscitent ce style indien. Partout, dans Vogue ou Harper’s Bazaar, de Londres à New York, elles revendiquent l’étonnant mélange d’authenticité originelle et de sophistication de ces bijoux en or jaune dont certains comportent des pièces anciennes, comme c’est le cas pour ce collier composé d’un médaillon ancien en forme de plaque en jade, gravé d’un motif de fleur en rubis et d’un tour de cou souligné de carreaux d’émail sertis de pierres. Il y a donc de la provocation à porter ces atours barbares et les femmes de l’époque en jouent.
* Pendule colonne à gravité Cartier Paris,1927 - Vendue à Sir Bhupindar Singh, maharajah de Patiala. Or, lapis-lazuli, malachite, cornaline, turquoise, nacre, corail, émeraudes, diamant et émail. Base rectangulaire en lapis-lazuli, deux plaques de nacre incrustées d’étoiles de corail bordées de malachite, émail bleu et or. Colonne cylindrique en lapis-lazuli avec bagues en cornaline et turquoises cabochons. Boîte ronde coulissante en or et cylindres de lapis-lazuli sur la tranche. Cadran en nacre incrusté de chiffres romains en corail. Aiguilles en or et émail bleu ornées de cabochons d’émeraudes et d’un diamant taille rose.
La boîte descend lentement le long de la colonne. En fin de course, c’est-à-dire tous les huit jours, elle doit être replacée en haut, manuellement. La force motrice du mouvement est obtenue par le déplacement de la boîte du fait de la gravité terrestre.
Hauteur : 25,4 cm
La boîte descend lentement le long de la colonne. En fin de course, c’est-à-dire tous les huit jours, elle doit être replacée en haut, manuellement. La force motrice du mouvement est obtenue par le déplacement de la boîte du fait de la gravité terrestre.
Hauteur : 25,4 cm

Boîte indienne en cuivre émaillé, intérieur peau or - Cartier Paris, 1956
De l’exotisme au style… la contribution définitive de l’inde à la création Cartier
Cartier créé la mode du style indien dont l’Occident s’entiche notamment pour la splendeur de ses pierres,saphirs du Cachemire, rubis birmans et merveilleuses émeraudes gravées mogholes. Le joaillier aime la poésie de leurs formes irrégulières, il les enfile comme autant de rangées de boules torsadées parfois, comme les brins d’une corde et retenues par des cordons de passementerie. Les pierres sont taillées en forme de poire puis gravées. Certains les trouvent alors grossières, d’autres y voient l’expression d’un naturel qui fait toute l’élégance de ces fragiles pendants d’oreilles en platine et diamants au bout desquels tombent, souveraines, deux émeraudes poires gravées. Motifs, pierres, couleurs, Cartier n’en finit plus d’explorer les richesses de l’Inde. Embrassant d’un seul geste un continent cosmopolite et scintillant, berceau d’une joaillerie flamboyante dont il va transposer l’éclatante splendeur au travers d’un style nommé dans les années pop,Tutti Frutti.
Explosion de motifs de fleurs, de fruits ou de palmettes, de boules lisses et côtelées, de briolettes, de rubis, de saphirs et d’émeraudes gravés aux motifs de feuilles et montés en compositions florales, dont le collier de Daisy Fellowes demeure l’une des pièces majeures. Cette grande prêtresse de la mode portera notamment ce collier à l’occasion du célèbre bal costumé de Carlos de Beistegui à Venise, en 1951. Une réalisation aux confluents de deux mondes, l’Inde et la profusion et la variété extrême de ses gemmes ; l’Occident et la rigueur de son architecture mais aussi de ses sertis, l’articulation de ses charnières invisibles, l’harmonie de ses superpositions réalisées dans les ateliers de Cartier. Le mariage des deux genres est un mélange de sensualité gourmande et de géométrie artistique qui trouve sa plus pure illustration dans ce pendentif sublime d’évidence composé de deux émeraudes gravées et d’un grand saphir cabochon, reliés entre eux par de délicats maillons rectangulaires.

Bureaux de Cartier à Delhi, dirigés par l’expert hongrois Imre Schwaiger, 1911
Les maharajahs et leurs commandes extravagantes
Cartier assimile l’Orient, l’intègre avec naturel. Les influences vont, viennent, se troquent. Les maharajahs entrent en jeu. Ils ont de l’argent, des pierres, du goût, des envies d’Occident, de bijoux à la mode et d’accessoires, telle une montre de voyage en or jaune gravée aux armoiries du Maharajah de Rajpipla. Princes charmants et charmés par Paris, par Cartier, qui forment en deux mots l’équation magique du chic. C’est donc au joaillier de la rue de la Paix et de New Bond Street qu’ils confient leurs trésors de famille pour les faire remonter au goût du jour. Pour ces grands dignitaires, rien n’est trop beau, rien n’est trop spectaculaire, ils dépensent avec panache. Il y a le Maharajah de Patiala, prince du plus grand état du Pendjab qui fait réaliser des colliers d’apparat, des boucles de ceinture, des boutons, des bracelets de haut-de-bras par Cartier. Inventaire fabuleux qui fait l’objet d’une exposition sans précédent dans les vitrines de la rue de la Paix en 1928. Autre création exceptionnelle, cette pendule à gravité en lapis-lazuli et malachite constellée d’étoiles de corail qui témoigne d’un parti pris chromatique hardi et séduira cet esthète aux goûts éclectiques. Comme lui, le Maharajah de Kapurthala est un amateur éclairé de la création européenne. Il possède 250 pièces d’horlogerie, dont la plupart viennent de chez Cartier, et au service desquelles il engage un serviteur chargé de remonter les mécanismes. Infiniment raffiné, il attache autant d’importance au détail de son quotidien qu’à ses apparitions en tenue d’apparat et fait réaliser pour sa femme un pince-cigarette en or aux lignes épurées se portant en bague sur une longue tige.
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| Bracelet en platine sur lequel est monté le diamant historique "Star of the South" |
De loin en loin, l’histoire de Cartier demeure fidèle à l’Inde. L’Inde des contes et légendes, l’Inde des symboles, à laquelle Cartier consacre, en 1991, une collection où l’éléphant est roi, baptisée « Sur la route des Indes ». L’Inde de l’histoire dont Cartier ressuscite les fastes lors de sa reconstitution en 2000 du collier de Sir Bhupindar Singh, Maharajah de Patiala. Mais aussi, l’Inde des pierres comme le célèbre diamant « Star of the South » né brésilien avant de rejoindre l’une des plus fabuleuses collections indiennes, celle du Maharajah de Baroda et désormais monté en bracelet par Cartier à l’occasion de la Biennale des Antiquaires en 2006.
Et enfin, l’Inde moderne, vibrante d’énergies, sereine et spirituelle, sensuelle et mystérieuse, celle sur laquelle Cartier pose son regard émerveillé et merveilleux à travers sa toute dernière collection de joaillerie dont les portes s’ouvrent en septembre 2007sur des bijoux sortilèges.



































