La restauration

Eilean a vu le jour dans un lieu d’Écosse évocateur de l’une des plus grandes légendes de l’architecture navale mondiale: les chantiers navals Fife. Le prestige des bâtiments construits au sein de cette institution est resté intact jusqu’à nos jours. À cheval entre le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, trois générations de Fife, répondant aux noms de William I, William II et William III ont conçu et réalisé quelques-unes des plus belles embarcations du monde, pour nombre d’entre elles encore en activité aujourd’hui et conservées en parfait état de marche. Ces yachts – qu’ils se nomment Cambria (1928), Mariquita (1923), Cintra et Tuiga (1909 tous deux), Moonbeam III et Moonbeam IV, The Lady Anne (1912) ou Latifa (1936) sont bien connus des passionnés, grâce à leur participation aux rendez-vous de la voile d’époque organisés depuis une vingtaine d’années. Eilean vient aujourd’hui grossir leurs rangs, fort de ses caractéristiques exceptionnelles.

Coque
La coque d’Eilean est construite en composite: « épiderme » de l’embarcation, le bordé en teck de Burma exempt de défauts, est soutenu par un squelette composé de membrures, varangues, barrots et renforts en fer zingué. Au cours des travaux de restauration, la technique de construction d’origine a été reprise à la lettre et malgré l’état de délabrement où se trouvait Eilean avant 2006, il a été possible de récupérer la quasi-totalité du bordé d’origine, de quatre centimètres d’épaisseur. Les barrots, les membrures et les varangues ont été assemblés selon la technique de rivetage à chaud, exactement comme dans les années 1930.
À chaque extrémité de la coque, sur l’étrave, à la proue, et sur l’étambot, à la poupe, les dragons de Fife, symbole historique des chantiers, ont été redessinés et sculptés à l’identique (la tête des dragons à la proue et leur queue à la poupe). Le nom d’Eilean, gravé dans le bois sur le tableau arrière, est d’origine ; il signifie « petite île » en gaélique.

Pont principal et superstructure
À la poupe d’Eilean a été récrée un puits en teck de mêmes dimensions que dans le projet d’origine, sur lequel ont été montées des pièces originales, comme le gouvernail à roue en bois et l’habitacle du compas de route en cuivre. Le système à crémaillère d’origine, en bronze, a lui aussi été remonté en liaison avec la mèche du gouvernail, pour transmettre les changements de cap.
De la proue, on domine l’ensemble du pont d’Eilean, qui s’étend sur 50 mètres carrés et se compose de lattes en teck. Toute la quincaillerie et le gréement y ont été remis en place, dont sept guindeaux en bronze tout neufs, tous manuels et à deux vitesses, sans aucun servomécanisme électrique ou hydraulique. Autour de la gorge de ces précieux objets s’enroule une partie des kilomètres de cordage en fibre textile indispensables pour mettre Eilean sous voile.
Le puissant capon de la proue, lui aussi fabriqué à neuf mais d’après un modèle ancien, est relié à l’ancre d’origine de type Amiral, que l’on hisse sur le pont ou jette à la mer selon les besoins, à l’aide d’un bossoir.

Le rouf
Sur Eilean, le rouf, tout en teck Burma, situé à l’avant du puits, est d’origine. Il a été démonté pendant les travaux et soigneusement restauré, dans le respect des formes et du bouge de 1936. Les quatre hublots d’origine, en bronze, ont eux aussi été démontés, remis à neuf et réinstallés; l’ensemble des vitrages a de même été remplacé par des vitres incassables de 6 mm d’épaisseur.

Actuellement, ce réduit d’environ 3 m , aux volumes réagencés, peut accueillir quatre personnes assises, sans gêner l’accès à la descente menant sous le pont. Les deux banquettes peuvent se transformer en autant de confortables couchettes de quart, déjà dotées de fargues anti-roulis en bois, ou faire office de table à cartes ou de table d’appoint recevant objets et habits. Dans la partie centrale du rouf se trouve l’escalier d’accès, chevillé à la base, qui peut être ouvert pour laisser entrer la lumière du jour dans la salle des machines en contrebas et permettre l’évacuation immédiate d’éventuelles fumées. Les deux moteurs et le générateur peuvent également être débarqués depuis cette ouverture, pour leur remplacement ou leur entretien.

Aménagements
Il n’existe pas de cabine réservé à l’usage de l’armateur à bord d’Eilean : ce ketch a été pensé pour des voyages au long cours et, de ce point de vue, la couchette simple, équipée d’une toile anti-roulis, est de loin préférable.
Les spacieux volumes à bord d’Eilean ont permis d’y aménager trois confortables cabines doubles, dotées de lits muraux superposés et disposés en étage. Les deux cabines de la poupe sont identiques et toutes deux munies d’un cabinet de toilette. La troisième cabine, qui comprend elle aussi une salle d’eau, avec lambris vernis d’acajou blanc, a été aménagée à la proue à tribord, en face de la cuisine. Viennent s’y ajouter deux cabines destinées à accueillir le commandant et l’équipage, ce qui porte à dix personnes les capacités de couchage totales.

Il a fallu six mètres cubes d’acajou d’Afrique pour aménager t out l ’ i nt ér i eur d’ Ei l ean, une es s ence caractérisée par sa dureté et sa densité, qui garantit une meilleure stabilité et réduit le jeu des panneaux.
Chaque cloison s’encastre en effet dans un montant d’acajou massif, donnant forme à l’élégante boiserie caractéristique. Les cloisons qui compartimentent les différents emménagements sont doubles, renfermant un vide qui assure l’isolation thermique et acoustique et permet d’y faire courir des fils électriques.
C’est sans conteste dans le vaste salon central, ou « carré », que bat le cœur d’Eilean. On croirait presque pénétrer dans la bibliothèque d’une demeure ancienne où la beauté des veinures du bois d’acajou est exaltée au voisinage des livres. Ici, comme d’ailleurs dans tout le voilier, chaque recoin est mis à profit, tandis que la technologie, qu’elle prenne la forme d’une chaîne stéréo ou d’un téléviseur, se dissimule opportunément aux regards.

Mâture
La mâture d’Eilean a été intégralement reconstruite. Il a fallu six mètres cubes de spruce pour réaliser les deux mâts, les deux bômes et le beaupré. Tout le bois, originaire d’Alaska, a été tiré du même arbre et parfaitement séché. Le spruce est notamment connu pour être un bois élastique, léger et droit de fil, dans lequel il est possible de découper des planches de longueur conséquente.
Le nouveau grand-mât mesure 28,5 mètres et pèse quelque 800 kilogrammes, le mât d’artimon atteint 18,3 mètres de haut et pèse environ 300 kilogrammes. Réalisés en bois que l’on a contrecollé jusqu’à obtention d’une section carrée puis arrondi à la main, les mâts ont une section en poire et sont tous deux creux. Toute la quincaillerie d’origine, des années 1930, en fer zingué, a été remontée sur la mâture.
La bôme du grand-mât mesure 9 mètres de long, celle de l’artimon 6 mètres. Le beaupré fait 5,5 mètres et, à l’instar des deux bômes, a été réalisé en bois massif. Le bâtiment est également muni d’une bôme de misaine, que l’on monte lors des navigations au long cours.

Salle des machines
Le compartiment moteurs d’Eilean a été aménagé dans la zone de la poupe : tout y est et chaque emplacement y a été savamment pensé. On y trouve deux propulseurs Yanmar de 100 chevaux chacun, qui transmettent leur mouvement à autant d’hélices Max Prop, toutes trois tripales et à pas variables. Les pots et systèmes d’échappement ont été gainés pour améliorer l’isolation acoustique et thermique.
Sont également regroupés dans la salle des machines l’autoclave, les pompes à incendie et les pompes d’assèchement des cales. Le système anti-incendie emploie un gaz qui laisse les moteurs et les installations intacts et empêche la propagation des flammes. Le générateur de 6 KW assure l’alimentation des batteries et permet l’usage à bord d’un courant de 220 volts. Un système de chauffage au gazole Webasto est également présent. Deux extracteurs, l’un d’aspiration, l’autre d’extraction, réglables et interchangeables, maintiennent la ventilation de la salle des machines à un niveau constant. Toutes les installations à bord d’Eilean sont conformes aux normes RiNa (Registro Navale Italiano).

Eilean n’a pas de pilote automatique. Outre que le voilier dispose d’un équipage permanent, on sait que le précédent armateur pouvait parcourir des milles et des milles et garder parfaitement le cap, simplement en agissant sur la voilure. Une nouvelle preuve de la qualité de la carène conçue par William Fife.