Histoire des chantiers Fife
Légendaire. Il n'est pas de mot plus juste pour définir ce chantier naval d'Ecosse, dont l'histoire a traversé tout le XIXe et la première moitié du XXe siècle, donnant le jour à quelques-uns des voiliers les plus beaux et les plus prestigieux au monde. Nombreux sont les bâtiments Fife qui, soumis au fil des ans à d'importantes réfections, écument encore les mers de la planète, en parfait état de conservation. Et Eilean viendra prochainement grossir leurs rangs déjà bien fournis.

Trois générations de Fife se seront succédées à la tête du chantier naval ; trois générations qui se transmettront de père en fils le prénom William. Le premier du nom, fils du fermier et fabricant de moulins John Fife, voit le jour en 1785, dans le village de Fairlie, sur l'estuaire de la Clyde, près de Glasgow. C'est là qu'il vivra et travaillera, tout comme le reste de sa lignée. William se consacre dans un premier temps à la réalisation de bateaux de faible tonnage, pour le fret et la pêche, avant de s'orienter vers les voiliers de plaisance et de régate, à l'exemple du Lamlash et du victorieux Gleam.
Ce sont pour la plupart des cotres auriques, qui se distinguent par la verticalité de leur proue et le fort élancement de leur poupe. Mais William ne boudera pas pour autant la production de bateaux à aubes et à vapeur. Au fil du temps, en bon autodidacte, il passe également maître dans l'art de la conception navale (dans les premières décennies du XIXe siècle, les navires sont le plus souvent construits directement à partir du report des cotes relevées sur un modèle réduit en bois, ou tout simplement à l'œil). La production et le style des bateaux du premier William Fife, disparu en 1865, laissera néanmoins sa marque, et le carnet de commandes du chantier ne désemplira pas. En 1821 naît William Fife, deuxième du nom. D'un tempérament volontaire et précoce, il entre à treize ans comme apprenti sur le chantier familial : à dix-neuf ans, il s'est déjà familiarisé avec la conception navale. A vingt-sept ans, grâce au succès de Stella, un « classe 40 tonneaux » qu'il a lui-même dessiné, il gagne ses galons d'architecte naval britannique. Au cours des soixante années qui suivront, soit à peu de choses près jusqu'à sa mort en 1902, William II assistera à la mise à l'eau de nombre de ses créations, dont Cymba, Cinderella, Fiona et Neva, qui étendront le rayonnement du chantier. Ce sera tout particulièrement le cas de Bood Hound, mis à l'eau en 1874 et qui disputera des régates jusqu'en 1922, date de sa destruction. William II laisse le souvenir d'un homme astucieux et doué, habile administrateur et brillant maître d'œuvre.
Ceci nous amène à William, troisième du nom, alias Junior, le plus connu de la dynastie, sans doute parce que son nom reste associé à la grande aventure de la voile, dans ses développements les plus récents et les plus brillants. Né en 1857, sa longue existence sera auréolée de prestige. Il mourra en 1944, non sans avoir marqué l'histoire mondiale de l'architecture navale d'une empreinte indélébile. Le dragon stylisé, gravé sur les étraves de ses navires, demeure aujourd'hui encore son inimitable « marque de fabrique ».

William débute sa carrière par la réalisation des plans de petits cotres de classe 5 et 10 tonneaux, comme Clio et Valga, avant de s'orienter vers des bâtiments de plus forts tonnages (40), tels que le Sleuth Hound et l'Annasoma, tous deux caractérisés par une carène en V et une proue arrondie. Il se consacre ensuite à l'énorme cotre de 30 mètres Erycina, au Clara de 19 mètres, auréolé de plusieurs victoires et au novateur Minerva. William dessinera également de nombreux paquebots de croisière, à carène à déplacement, mais aussi un navire à vapeur de 25 mètres, assemblé en Australie. Le cotre Ailsa (1894) qui assurera la liaison entre la Grande-Bretagne et la Côte d'Azur, atteint 40 mètres de long, tandis que l'Eucharia, jaugeant 40 tonneaux, sera mise à l'eau six semaines seulement après sa mise en chantier. Au début du XXe siècle, Fife a désormais acquis un renom international. Ses créations sont réputées pour leur esthétique, leurs prouesses architecturales, leurs finitions. Cette aura lui vaut d'être choisi en 1902 pour dessiner les plans de la goélette Cicely, qui affrontera, parfois à son avantage, le Meteor III de l'empereur d'Allemagne. William III ne s'arrête pas là et réalise également Shamrock I et Shamrock III, pour le compte de Thomas Lipton, le magnat anglais du thé, qui tentera à cinq reprises, sans succès, de ravir aux Américains la Coupe de l'America, créée en 1851 et aujourd'hui encore le plus vieux trophée sportif au monde.
En 1907, sous l'essor des classes « métriques », voient le jour plusieurs séries de navires de course qui se perpétuent pour la plupart jusqu'à aujourd'hui. Parmi les plus célèbres d'entre eux, qu'on peut encore voir sillonner les mers, citons les 12 mètres de Jauge Internationale (JI) Cintra (1909) et Vanity V (1936), le 19 mètres J.I. Marquita (1923), le 23 mètres J.I. Cambria (1928), le 15 mètres J.I. Tuiga (1909), appartenant aujourd'hui au Prince Albert II de Monaco, le 10 mètres J.I. Tonino (1911) et les 8 mètres J.I. Fulmar (1930) et Osborne (1929). Il convient de rappeler que ces dimensions ne correspondent pas à la longueur du bateau mais sont des mesures de jauge obtenues à l'aide d'une formule bien précise. Même si Fife est toujours l'auteur des plans, il arrive que d'autres chantiers prennent en charge la construction de certains navires.
Au milieu des années 1930, William III, désormais âgé et resté célibataire, associe à l'entreprise familiale son neveu Robert Balderton Fife, de la quatrième génération des Fife. Mais l'aura professionnelle de ce dernier n'égalera jamais celle de ses illustres prédécesseurs et le chantier cessera son activité peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale. C'est à cette époque que naît le mythe des Fife et de leurs navires auxquels on accole la double épithète de « faste and bonnie » : « fast », valant pour rapide, et « bonnie », mot dialectal écossais signifiant à la fois beau, fascinant et racé. Aujourd'hui encore, nombreux sont les « fifers » sillonnant les mers, ramenés à la vie grâce à la mobilisation d'armateurs du monde entier tombés sous leur charme. Dans leur longue liste, qui ne laisse pas d'impressionner, figurent en bonne place les bateaux du XIXe siècle : depuis le célèbre Pen Duick (1898) du regretté maître Eric Tabarly (bien que sa coque devra être reconstruite en fibre de verre, moulée sur l'originale), en passant par le 8 mètres Yvette (1899), sorte de Shamrock miniature, jusqu'au Nan of Fife (1896) et au Jap (1897), qui offre un rare exemple de CHOD (Cork Harbour One-Design)… sans oublier le Iona (1899).
Prennent aussi place parmi les plus célèbres spécimens du circuit méditerranéen la goélette de 32 mètres Altair (1931), Belle Aventure (1929), l'élégantissime Clio, ex Sheevra (1921) et ancien bateau personnel de William, troisième du nom. Spécialiste du grand large et des navigations au long cours, le yawl bermudien de 22 mètres Latifa (1936), avec un tour du monde à son actif, mérite une mention spéciale. Si ce n'est son insolite arrière canoë, pour le moins original, il présente en effet de nombreuses similitudes avec Eilean, tant par sa catégorie que par les plans de ses ponts et de ses emménagements. Citons encore Kentra, ketch aurique (1923), Halloween (1926) – un bijou, dira de lui son architecte – Merry dancer (1938), plans numéro 814, Moonbeam III (1903) et Moonbeam IV (1914). Première guerre mondiale oblige, il s'écoulera six années avant la mise à l'eau de Moonbeam IV, acquis ensuite par le Prince Rainier III, qui y fera à son bord son voyage de noces avec la princesse Grace. Enfin citons Navara (1956), Solway Maid (1940), le rapide navire de croisière Sumurun (1914), The Lady Anne (1912)... et nous clorons ici la liste.

Une fois sa rénovation achevée, Eilean sera elle aussi membre à part entière de la grande famille des Fife voguant encore sur les flots, en dépit de ses origines « roturières ». En effet, cette vieille « dame de la mer » n'a jamais été conçue pour courir des régates : sa vocation première fut celle d'un navire de croisière au long cours, qui fera, au fil de sa vie, 36 traversées de l'Atlantique. Elle reste néanmoins le témoignage vivant de l'immensité de la production des chantiers écossais et de la qualité de leurs créations.