Métiers d’Art « Les Masques »
Célébration d’une collection
La Cote des Montres™ le 06 juin 2009
| « Il n’est rien sur terre qui soit plus avide de beauté et qui s’embellisse plus facilement qu’une âme… C’est pourquoi peu d’âmes, sur terre, résistent à la domination d’une âme qui se voue à la beauté. » |
| Maurice Maeterlinck, Le Trésor des Humbles |
L’idée de cette collection est née d’une observation: celle d’un engouement nouveau pour les œuvres d’art tribal. Les arts dits primitifs vivent actuellement un nouvel âge d’or. Preuve en est l’ouverture tant attendue et si longtemps repoussée du Musée du Quai Branly à Paris. Ou les records obtenus lors de ventes aux enchères : en juin 2006, un masque Fang fut adjugé 5,9 millions d’euros lors d’une vente aux enchères à la salle de vente Drouot à Paris. Il s’agissait alors de la somme la plus importante jamais offerte pour un objet d’art tribal mis à l’encan. Certes, l’objet appartenait à Pierre Vérité, l’un des plus grands marchands d’art africain du XXe siècle, mais on est loin, très loin des 5 dollars payés par Max Ernst au brocanteur new yorkais Julius Carlebach en 1941 pour une cuillère eskimo…

Un chemin de compréhension du monde
C’est au XIXe siècle que les premiers collectionneurs ont commencé à manifester de l’intérêt pour l’art «sauvage». Ils ont su y porter un vrai regard, et discerner leur qualité intrinsèque d’œuvre d’art. Rien d’étonnant que ce soient les artistes eux-mêmes qui, les premiers, ont su décrypter ces objets qui disaient tant avec si peu. Quelques traits sculptés dans le bois: deux pour les yeux, un pour le nez, un pour la bouche. Ils le savaient fort bien, les artistes modernes, que l’art est un chemin de compréhension du monde. Un parmi d’autres.
La découverte de l’art tribal a entraîné les artistes modernes à poursuivre les leçons de Cézanne, leur «père à tous», à remettre en question la perspective, à repenser les volumes et l’espace, à rompre avec le réalisme, à s’affranchir des leçons prônées par l’académisme et à réinventer une nouvelle manière de représenter le réel pour atteindre l’essence de l’être. Les Fauves – Matisse, Derain, Vlaminck –, les surréalistes, les cubistes se sont tous frottés à l’art tribal et cette manière d’appréhender les formes en les dépouillant. «Les peintres cubistes découvrirent, dans certains masques de la Côte d’Ivoire, des signes qui, renonçant à toute imitation, chargeaient la perception du spectateur d’imaginer le visage dont ces masques n’imitaient pas les vraies formes», écrivait Daniel-Henry Kahnweiler, grand marchand d’art et éditeur (2).

Malgré cette phrase restée célèbre – « L’art nègre ? Connais pas ! » – Picasso a puisé dans l’art africain, comme dans l’art ibérique, ce qui lui manquait pour mettre une touche finale à son tableau Les Demoiselles d’Avignon, œuvre fondatrice du cubisme, commencé en 1906 et terminé enfin en juillet 1907. Lors d’une visite au Musée d’ethnographie du Trocadéro à Paris, il a trouvé matière à nourrir sa quête formelle: «Tout seul dans ce musée affreux avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussiéreux. Les Demoiselles d’Avignon ont dû arriver ce jour-là, mais pas du tout à cause des formes: parce que c’était ma première toile d’exorcisme, oui!» (1) Pour le peintre Wassily Kandinsky, Picasso « doit l’aboutissement de ses recherches à l’art nègre » (3). Et il n’est pas le seul… « Toute une série de peintres français, et à leur suite de peintres étrangers, s’est lancée dans cette voie nouvellement ouverte; c’est de là que part le mouvement du cubisme », écrivait-il en 1910 (3).
C’est après avoir découvert des cuillères à riz ivoiriennes que Giacometti réalisera sa statue Femme-cuillère à la fin de 1926. En 1936, l’Exposition Surréaliste d’Objets organisée à la galerie Charles Ratton à Paris par André Breton, confrontait pour la première fois les œuvres de Salvador Dali, Max Ernst, Mirò ou Giacometti à quatre masques eskimos appartenant à la Fondation Heye à New York. L’art tribal des Amériques avec ses objets hétéroclites faits de récupération et de recyclages ingénieux était alors un territoire méconnu.

Miroirs de l’humain et du divin
Si les peintres et les sculpteurs ont compris très tôt la qualité artistique intrinsèque de ces objets, les institutions en revanche ont mis un peu plus de temps à reconnaître ces masques et statuettes relégués plus volontiers dans les musées d’ethnographie que dans les musées des Beaux-Arts.
La valeur d’une œuvre d’art tribal ne réside certes pas essentiellement dans son aspect esthétique, même s’il s’agit d’un élément non négligeable. Sa beauté même est liée à l’usage et à l’usure, aux mains qui se sont posées sur elle, qui l’ont caressée. Sans parler des pouvoirs dont l’objet a été investi, à une époque donnée, par un peuple donné, selon une tradition religieuse donnée. Ces masques ont une fonction au même titre que les retables du Moyen Age ou les fresques de Giotto. Ils participent au jeu social, associés aux rites initiatiques et religieux. Ils sont à la fois la personnification d’une divinité ou d’une entité spirituelle, et un miroir tendu aux hommes par-delà les âges et les frontières, les encourageant à se poser ces questions universelles sur le mystère de la naissance, de la vie et de la mort, sur le rapport entre le monde visible et invisible, entre l’humain et le divin.

Tout l’Art du temps
En faisant abstraction de la symbolique et de la pensée magique associées aux masques, il y avait une certaine logique à marier l’art tribal et l’art horloger: tous deux sont fils du temps.
Le véritable sculpteur de l’objet qui lui donne sa patine, sa valeur, qui creuse ou adoucit les reliefs, c’est le temps. Le masque est né d’une nécessité. Il fut de tous les rituels. Il a servi à ponctuer les saisons. Il a accompagné les vivants et les morts. Il possède une dimension chronologique évidente. Il est également aisé d’établir un parallèle entre le travail anonyme de l’artiste qui a sculpté un masque et celui de l’horloger devant son établi qui travaille des mois, voire des années, pour faire naître un nouveau mouvement. Lorsque l’œuvre est terminée, les deux artisans se trouvent tous deux dépossédés de leur œuvre qui ne portera généralement pas leur nom. L’objet deviendra alors propriété de celui qui en a l’usage, portant en lui tant de questions et si peu de réponses…

Bilbliographie
L’homme et ses masques : chefs-d’œuvre des musées Barbier-Mueller, Genève et Barcelone,
Michel Butor, Alain-Michel Boyer, Floriane Morin, Pierre Messmer
Picasso, l’homme aux mille masques, Jorge Semprun, Maria Teresa Ocaña,
Jean Paul Barbier-Mueller, Pierre Daix, Collectif, Somogy, 2006
L’Art africain, Jacques Kerchache, Jean-Louis Paudrat et Lucien Stephan, Mazenod, Paris, 1988
(1) Le primitivisme dans l’art du XXe siècle, William Rubin, Flammarion, Paris, 1991
(2) L’art nègre et le cubisme, Daniel-Henry Kahnweiler, L’art nègre, Paris, pp. 83–88
(3) Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Kandinsky, Denoël












































































































































